Aperçu des différentes conceptions du royaume de Dieu : est-il dans le « ciel » ou commence-t-il sur terre ?

-  l’Evangile du Royaume de Dieu selon Benoit XVI

- Le Royaume comme engagement à changer le monde. La vision d’Alain Houziaux, théologien et pasteur protestant

- En fin de compte, Pourquoi donc être Chrétien ? (Timothy Radcliffe)

1/ Benoit XVI consacre le chapitre 3ème de son livre Jésus de Nazareth (Flammarion) à « l’Evangile du Royaume de Dieu ».

- l’Evangile principe « actif »
- Le Royaume de Dieu dans le Nouveau Testament
- Les trois sens chez les Pères de l’Eglise : le Christ, l’intériorité de l’homme, l’Eglise
- La relecture du concept chez les protestants. L’attente imminente.
- Les dangers d’une vision sécularisée du Royaume
- La complexité du concept 
       

Benoit XVI commence par noter que le mot « évangile » est traduit dans un sens faible par « bonne nouvelle ». « Ce terme renvoie aux empereurs romains qui se considéraient comme les maîtres du monde, ses sauveurs et ses rédempteurs et dont les messages portaient le nom d’évangile, portés pour transformer le monde. Si les évangélistes reprennent ce mot, c’est parce qu’ils veulent dire que ce que les empereurs, qui se font passer pour dieu, prétendent à tort, se réalise ici réellement : un message délivré en toute autorité, qui est réalité et non pas simple discours…L’Evangile n’est pas seulement communication, mais action, force de efficace qui entre dans le monde en le sauvant, en le transformant. »

 Le mot « Règne » ou « Royaume de Dieu » apparaît 122 fois dans le Nouveau Testament dont 99 fois dans les trois Evangiles synoptiques et 90 fois comme paroles prononcées par Jésus. Dans l’Evangile de Jean et les écrits du Nouveau Testament cette expression a un rôle marginal. « On peut dire que si Jésus axe sa prédication prépascale sur le message du Royaume de Dieu, c’est la christologie qui est au centre de la prédication apostolique postérieure à Pâques. » Cela veut-il dire qu’il y a abandon de la véritable annonce faite par Jésus. Faut-il adhérer à la sentence célèbre, désabusée « Jésus annonçait le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue. » ? « Tout dépend de la façon dont nous comprenons la parole de Jésus concernant le « Royaume de Dieu », de la relation entre ce qu’il proclame et lui-même, celui qui le proclame : est-il seulement un messager qui doit défendre une cause en définitive indépendante de lui, ou bien le messager est-il lui-même le message ? ».

 

Le mot « Royaume » a trois acceptions chez les Pères de l’Eglise :

 

-         Le royaume est le Christ. Origène (philosophe chrétien du 3ème siècle, considéré comme le père de l'exégèse biblique pour avoir commenté tous les Livres de l'Ancien et du Nouveau Testament) a appelé Jésus autobasiléia, à savoir le Royaume de Dieu en personne. Par la manière dont il parle du Royaume de Dieu, Jésus guide les hommes jusqu’au fait énorme qu’en Lui, Dieu est lui-même présent parmi les hommes, qu’il est la présence même de Dieu.  

-         Le Royaume de Dieu est dans l’intériorité de l’homme. « Le Seigneur se promènera en nous comme en un paradis spirituel » (Gn 3,8).

-         Le Royaume de Dieu est en relation avec l’Eglise.

 

Sans faire disparaître les deux autres, cette troisième dimension a pris le pas à l’époque moderne. L’Eglise au 19ème et au début du 20ème siècle était considérée comme la réalisation du Royaume à l’intérieur de l’histoire.

 A la même époque, début du 20ème siècle, la théologie protestante interprète l’annonce du Royaume de Dieu par Jésus comme une double révolution par rapport au judaïsme de l’époque : annonce au plan individuel (par opposition au peuple d’Israël) et message moral plutôt que cultuel. D’autres tendances protestantes voient cependant le Royaume à l’opposé, non pas au niveau de l’individu et à son comportement éthique mais à celui de la communauté, le salut relevant de la grâce seule.

 Une autre tendance apparaît après la première guerre mondiale et voit la proximité du Royaume, la Seigneurie de Dieu sur terre, comme un événement potentiellement imminent. Il faut, dans l’attente, se tenir prêt à tout moment. 

 Puis se développe une conception sécularisée du concept de Royaume, particulièrement en milieu catholique. Il y a dans cette conception une volonté de rassembler tous les peuples de la terre autour du message de Jésus. Benoit XVI explique que l’Eglise étant facteur de division on passe au Christ au centre de tout, puis, le Christ n’appartenant qu’au chrétien est lui aussi facteur de division et on passe au théocentrisme, puis de la même manière on se débarrasse de Dieu en concevant le Royaume comme un monde où règne la paix, la justice et où la création est préservée. La mission des religions, chacune pouvant préserver son identité, est d’instaurer ce Royaume en collaborant entre elles sur ces objectifs commun de paix etc. L’idée paraît séduisante mais pose deux problèmes : le premier est de définir ces valeurs commune, par exemple la justice. Qu’est ce qui concrètement sert la justice dans un contexte donné ? Le deuxième problème est la disparition de Dieu. L’homme reste seul à agir et la religion peut être instrumentalisée pour servir des objectifs politiques : aménager le monde est la seule chose qui compte.

 Il faut donc revenir à l’Evangile et Jésus ayant proclamé le Royaume de Dieu et non un royaume quelconque. « En parlant du Royaume de Dieu, Jésus annonce tout simplement Dieu, c'est-à-dire le Dieu vivant, qui est en mesure d’agir concrètement dans le monde et dans l’histoire, et qui y agit précisément maintenant…la traduction Royaume de Dieu est insuffisante, mieux vaudrait parler de la souveraineté ou de la seigneurie de Dieu. »

 Ce message est à la fois simple et complexe dans tout ce qu’il implique. Selon les paroles de Jésus on peut retrouver les différentes interprétations citées au début (le Royaume comme Christ ou intériorité de l’homme). Il est important souligne Benoît XVI, d’accepter le message de Jésus dans sa totalité.

 

2/Le Royaume comme engagement à changer le monde. La vision d’Alain Houziaux, théologien et pasteur protestant (Christianisme et conviction politique, Desclée de Brouwer, 2008).

 « Le Royaume de Dieu, c’est notre monde et notre société tels qu’ils seraient s’ils devenaient conformes (ou lorsqu’ils deviendront conformes) au projet de Dieu, à l’idéal de Dieu, à la volonté de Dieu. C’est le Monde et la société tels qu’ils seraient si Dieu en était effectivement le Roi et le Seigneur, d’où son nom de Royaume de Dieu. »

 La construction du Royaume entraîne vers l’engagement politique « Pour certains la foi religieuse n’implique aucune conviction politique particulière. Pour d’autres au contraire, la foi a pour corollaire et pour conséquence un idéal politique. Bien plus, pour eux, profession de foi religieuse et profession de foi politique sont indissociables, comme si c’étaient là deux manières d’exprimer, dans deux registres différents, le même idéal mystique. »

 Cet « idéal mystique » est au cœur de la conviction qu’il faut agir pour bâtir une société nouvelle. Tout l’Ancien Testament, avec pour commencer la sortie d’Egypte et la prédication du Christ (les béatitudes), portent le message de la libération. Libération de tous les esclavages, « appel à l’instauration d’un monde nouveau où les pauvres, les exploités, ceux qui pleurent recouvreront leur droit au bonheur et à la justice. ». « Je lis la prédication biblique, en matière politique, comme un appel et une exigence sur les points suivants : la justice, la communauté de biens et le partage, l’universalisme (les principes précédents s’appliquent à tous). »

 L’engagement politique est une nécessité spirituelle dans la mesure où on considère que le plan de Dieu ne concerne pas seulement les chrétiens et l’Eglise mais aussi l’ensemble de l’humanité, qu’il n’est pas possible de dissocier la vie privée et, la vie publique, que l’amour est aussi une vertu sociale et politique.

 La construction du Royaume est un idéal, l’application universelle des principes de justice et de partage sont une utopie. Attention cependant, les prophètes sont des idéalistes dans le sens où ils cherchent à provoquer un changement de la société, une conversion. « Pour les utopistes, l’utopie du Royaume donne les plans d’une cité qu’il faut construire et imposer… Les prophètes sont des idéalistes, les utopistes sont des hommes de pouvoir. » Les premiers aiment la vie et les hommes, les second les règles et les lois.

 L’utopie du Royaume n’est donc pas un programme de gouvernement ou de société, il est plutôt une contestation de toute organisation politique et de tout modèle de société. Il est le programme d’une transformation permanente et sans fin de la société, renverser les puissances qui maintiennent toutes formes d’oppression. Le Chrétien ne peut être qu’un éternel insatisfait, « son désir est sans fin parce que l’objet de son désir, le Royaume est un au-delà qui restera toujours un au-delà ».

 

3/ En fin de compte, Pourquoi donc être Chrétien ?(Timothy Radcliffe, cerf, 2005).

Dominicain et maître de l’ordre de 1992 à 2001, T. Radcliffe reformule cette question au début de son ouvrage par une autre question, « notre vie est elle façonnée par un objectif ultime qui lui donne un sens ou non ? ».

Le constat malheureux est que nos sociétés ont perdu le sens de l’espérance : « Nos ancêtres chrétiens vivaient dans le cadre d’une histoire qui remontaient à la création et allaient vers le Royaume. Nous venons de Dieu et retournons à Dieu. Le pèlerinage était l’expression de cette espérance. Notre société a, dans son ensemble, perdu cette histoire commune et notre confiance dans les espérances laïques s’est affaiblie ». (p.21). Un peu plus loin, il affirme même que cette confiance « est maintenant presque complètement anéantie. »

Ce constat donne une opportunité particulière aux chrétiens : « il y a donc, potentiellement, une immense chance pour le christianisme. Si nous arrivons à vivre et à faire partager notre espérance chrétienne, nous offrirons quelque chose dont le monde a soif. L’espérance de nos ancêtres était confortée par l’optimisme de la société…la société se croyait sur la route d’un avenir splendide du point de vue matériel. Nous (les chrétiens) croyions que la route continuait un peu plus loin, jusqu’au Royaume de Dieu. Aujourd’hui nous avons quelque chose de rare et d’extraordinaire à offrir : l’espérance débarrassée de ses béquilles séculières, une espérance toute neuve et désirableNous croyons à la victoire finale du bien sur le mal. Nous croyons à la venue du Royaume et à la fin de toute souffrance et de toute mort. » (pp.23-24).

La crise, celle de la société, celle de l’Eglise, ne doit pas nous décourager. « Le christianisme n’a pas de programme à proposer mais il possède une histoire ». Il nait en pleine crise, avec la dernière cène. Jésus nous donne son corps et son sang. Après la résurrection, les disciples transmettent la bonne nouvelle dans tout le bassin méditerranéen. L’espérance d’un retour imminent est probable. Puis, à partir des années 60, après l’incendie de Rome, attribuée aux chrétiens, commencent les persécutions. Pierre et Paul sont exécutés, nombreux sont les chrétiens qui se trahissent mutuellement. L’Eglise semble au bord de l’effondrement et Jésus ne revient pas. Les évangiles, particulièrement celui de Marc sont probablement une façon d’affronter cette crise. « Nous devrions donc savoir qu’attendre le Royaume ne nous donne pas de programme ou de plan…Au contraire il nous l’enlève. Dans les deux cas, l’intimité avec le Seigneur a grandi tandis que les premiers chrétiens perdaient toute certitude sur ce qui les attendait. La première fois il leur a donné son corps, et la deuxième fois les évangiles. Nous ne devrions donc pas avoir peur des crises : l’Eglise est née en pleine crise de l’espérance. Nous n’avons rien à craindre, ce genre de crise est la spécialité de la maison, elle nous rajeunit. »  (p.27).